49 départements en vigilance rouge. Plus de 42 degrés dans le Cher.
Et selon la géographe Magali Reghezza-Zitt, ancienne membre du Haut conseil pour le climat :
2026 restera probablement comme l’une des années les plus fraîches du reste de notre vie.
Ce n’est plus un épisode isolé. Comme le résume l’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz, c’est quelque chose qui s’ouvre, et qui n’a pas de fin. Les vagues de chaleur dites exceptionnelles, comme en 2019, en 2022, en 2023, en 2024, le seront de moins en moins. Elles deviennent la norme.
Et pendant que les villes étouffent, que certaines communes commencent à restreindre l’usage de l’eau, quelque part dans un hangar climatisé, des milliers de serveurs tournent à plein régime pour faire fonctionner des sites web, des applications, des messageries, et de plus en plus, des intelligences artificielles.
On a tendance à isoler l’IA comme le problème du moment. Mais le web tout entier consomme déjà énormément, depuis longtemps, bien avant que l’IA générative n’arrive dans nos vies.
Internet n’a jamais été immatériel
On a longtemps cru, ou voulu croire, que le numérique était propre par nature. Pas de fumée, pas de pot d’échappement, pas de pollution visible. Juste des écrans, des clics, des données qui voyagent dans les airs comme par magie.
Cette idée est fausse depuis le début.
Chaque site web visité, chaque vidéo regardée, chaque email envoyé repose sur une infrastructure bien réelle : câbles sous-marins, antennes, serveurs, centres de données. Le numérique dans son ensemble représente aujourd’hui plusieurs pourcents de l’électricité mondiale consommée, et une part significative de l’empreinte carbone à l’échelle planétaire. Le streaming vidéo, les réseaux sociaux, le stockage cloud, les sites e-commerce, tout cela tourne en continu, jour et nuit, partout dans le monde.
L’IA générative ajoute une couche supplémentaire à un système déjà lourd. Elle ne crée pas le problème, elle l’aggrave.
Les data centers, ce qu’on ne voit jamais
Les data centers font tourner à peu près tout ce qu’on utilise sur le web : hébergement de sites, stockage de données, services cloud, et désormais entraînement et utilisation des IA.
Pour fonctionner, ces infrastructures ont besoin d’une climatisation permanente. Les serveurs chauffent, et cette chaleur doit être évacuée en continu, jour et nuit, toute l’année. Cela demande des quantités d’électricité considérables, et de plus en plus souvent, des quantités d’eau tout aussi considérables, utilisées pour refroidir les installations.
En France, plusieurs projets de data centers suscitent déjà des oppositions locales, notamment à cause de leur consommation d’eau, qui entre en concurrence directe avec les besoins agricoles ou domestiques des territoires concernés. En pleine canicule, alors que certaines communes limitent déjà l’arrosage ou le remplissage des piscines, cette concurrence devient particulièrement difficile à justifier.
Le discours rassurant qu’il faut interroger
Les grandes entreprises du numérique communiquent beaucoup sur leurs engagements environnementaux. Neutralité carbone annoncée, énergies renouvelables, centres de données soi-disant exemplaires.
Ce discours mérite d’être pris avec un minimum de recul. Une neutralité carbone annoncée ne dit pas toujours comment elle est atteinte, ni à quelle échéance réelle. Une promesse d’énergie verte ne change rien à la quantité d’eau prélevée localement pour le refroidissement. Et l’opacité reste fréquente : il est souvent difficile, pour un citoyen ou même pour un chercheur, d’obtenir des chiffres précis et vérifiables sur la consommation réelle d’une infrastructure numérique.
Le numérique se présente volontiers comme une solution, capable d’optimiser, de mesurer, de réduire le gaspillage ailleurs. Mais cette promesse s’accompagne rarement d’une remise en question de sa propre consommation. C’est un raisonnement qui ne tient que si on ne regarde pas les deux colonnes du bilan en même temps.
La dichotomie d’être développeur web aujourd’hui
C’est un sujet qu’on évoque peu, mais qui me semble important : créer des sites web, c’est participer, même modestement, à un système qui consomme des ressources de plus en plus questionnables, au moment même où ces ressources se raréfient.
Chaque site mis en ligne ajoute du poids à une infrastructure mondiale déjà sous tension. Chaque fonctionnalité superflue, chaque image trop lourde, chaque script inutile, c’est de l’électricité consommée à chaque chargement de page, multiplié par le nombre de visiteurs, multiplié par le nombre de visites.
On peut se sentir mal à l’aise face à ce constat. Continuer à exercer un métier qui repose sur une infrastructure énergivore, tout en sachant que cette infrastructure pèse sur des ressources de plus en plus tendues, alors même que les scientifiques nous répètent depuis des décennies que la situation ne fera que s’aggraver.
Mais cette tension n’est pas une raison pour abandonner le sujet. C’est plutôt une raison pour agir là où on a une vraie marge de manœuvre : la manière de concevoir, de développer, et de penser chaque site qu’on met en ligne.
Ce qu’on peut faire, à notre échelle de développeur
L’écoconception web
Concevoir un site plus léger, c’est concevoir un site qui demande moins de ressources pour s’afficher : moins de requêtes serveur, des images correctement compressées et dimensionnées, du code allégé, moins de scripts tiers chargés sans nécessité réelle. Un site plus rapide consomme aussi moins d’énergie, à chaque visite, sur chaque appareil, multiplié par tous les visiteurs.
Le choix de l’hébergement
Tous les hébergeurs ne se valent pas. Certains sont transparents sur leurs sources d’énergie, d’autres valorisent la chaleur produite par leurs serveurs pour chauffer des bâtiments à proximité. Ce choix, qui prend cinq minutes à faire, a un impact réel sur la durée de vie d’un site.
La sobriété fonctionnelle
Toutes les animations, tous les widgets, tous les plugins ne sont pas nécessaires. Avant d’ajouter une fonctionnalité, se demander si elle apporte vraiment de la valeur, ou si elle alourdit le site sans réelle contrepartie pour l’utilisateur.
La pédagogie auprès des clients
En tant que développeur freelance, on peut aussi sensibiliser ses clients. Expliquer pourquoi un site plus simple est souvent plus rapide, plus efficace, et plus respectueux des ressources. Ce n’est pas un argument marketing, c’est une responsabilité professionnelle.
Le vrai sujet n’est pas la technologie, c’est son usage
Le web, l’IA, le numérique en général ne sont pas condamnables en eux-mêmes. Ce sont des outils, ni bons ni mauvais par nature.
Le vrai sujet, c’est la manière dont on les conçoit, dont on les déploie, et à quelle échelle. Multiplier les fonctionnalités sans nécessité, charger des scripts qui ne servent jamais, construire des infrastructures sans se soucier des ressources locales : ce sont des choix, pas des fatalités technologiques.
En tant que développeur web, on ne porte pas seul la responsabilité de la crise climatique. Mais on a une part d’influence, modeste mais réelle, sur la façon dont le numérique consomme. Pendant que les scientifiques rappellent que les années les plus fraîches sont probablement déjà derrière nous, c’est peut-être le bon moment pour regarder en face ce que coûte réellement notre métier, et ce qu’on peut concrètement améliorer.